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Un coup de fil(m), c'est si facile
Les photophones sont de plus populaires. Nouvel art de vivre, nouveaux dangers. Essai
par Bruno Giussani
4 septembre 2003
Il y a une ironie certaine dans la décision prise en juillet par Samsung, le troisième fabricant mondial de téléphones mobiles, d'interdire l'utilisation de téléphones équipés de caméra dans la plupart de ses usines et centres de recherche, par peur qu'ils puissent être utilisés pour de l'espionnage industriel.
Samsung est pratiquement l'inventeur de ces téléphones cellulaires qui, grâce à une caméra incorporée, permettent de prendre, mémoriser et envoyer des photos et vidéos numériques (appelons-les photophones). Sur son site web, la multinationale sud-coréenne prévoit même qu'un jour "les photophones ne seront plus uniquement une nouveauté ou une option sympathique, mais une fonction nécessaire, une condition permanente du consommateur mobile global". Sauf, apparemment, dans ses propres usines.
Outre le paradoxe, il va de soi que la tentative de Samsung de protéger ses secrets industriels est légitime. Mais l'embarrassante décision souligne une problématique inquiétante. Les photophones sont aujourd'hui le segment en plus forte croissance du secteur des télécoms sans fil. L'an dernier, plus de 14 millions de pièces ont été vendues dans le monde, un chiffre qui sera probablement doublé cette année. Selon les analystes, l'an prochain les ventes de photophones pourraient même dépasser celles de caméras numériques. Dans deux ou trois ans, les photophones seront la norme. Ce jour-là, il suffira de sortir de la maison pour être encadré par un oeil numérique. Ce qui va créer un potentiel d'abus presque infini.
Il y a dix-huit mois, l'arrivée sur le marché des premiers photophones, présentés par l'industrie comme des appareils qui allaient révolutionner nos vies (et doper les revenues des opérateurs), avait pourtant été accueillie avec une certaine froideur. On ne voyait pas très bien ce qu'on aurait pu en faire: envoyer à un ami une image lui montrant un moment de notre journée, oui, mais quoi d'autre?
Depuis, une série de défauts de naissance d'ordre technique (notamment le manque d'interopérabilité des différents marques et la difficulté d'utilisation) ont été progressivement corrigés; les prix ont chuté de moitié; et la qualité des images, qui était initialement très mauvaise, s'améliore avec chaque nouveau modèle. Elle est aujourd'hui déjà assez bonne pour qu'un journal populaire alémanique, le SonntagsBlick, dévoile il y a quelques semaines les espaces internes d'un bunker secret de l'armée suisse en publiant des photos prises en cachette avec un photophone. Egalement, la télévision publique japonaise NHK a transmis en juin une séquence vidéo (montrant la scène d'un gros accident autoroutier) tournée par un amateur en utilisant la caméra vidéo de son téléphone cellulaire. Et pas plus tard que le prochain Noël, on pourra probablement s'offrir des photophones à 2 mégapixels. c'est-à-dire la même résolution qu'une caméra numérique moyenne. Le trend est clair: le jour n'est pas loin qu'un événement de portée planétaire - Tienanmen, l'explosion du Shuttle, ou le 11 septembre - sera transmis, live et en couleur, depuis un cellulaire de 200 grammes.
L'utilisation des cellulaires avec caméra a également évolué dans des directions inattendues. La nature même de la photo est en train de muter. Si traditionnellement une photographie a été un moyen pour mémoriser de l'information et des émotions, elle devient aujourd'hui un outil pour les communiquer. Si elle était prise pour durer, nous entrons aujourd'hui dans l'ère des photos qu'on regarde et qu'on jette. Les gens utilisent les photophones pour demander l'avis d'une copine avant d'acheter une jupe; pour préciser le lieu d'une rencontre; pour photographier les rayures sur la carrosserie de la voiture de location avant de quitter le parking de l'agence; pour informer un assureur des dégâts; pour demander conseil à un collègue avant de commencer une réparation. En Australie, la police encourage l'utilisation de ces appareils lors des programmes de vigilance de quartier ("neighborhood watch"). En Angleterre, le site web de la BBC, il y a quelques semaines, a demandé à ses lecteurs de lui envoyer en temps réel des images des manifestations anti-guerre autour du monde. En Ecosse, le Festival d'Edimbourg a lancé un concours pour la meilleure image de la manifestation prise avec un photophone. A Singapour, un étudiant vient de causer une controverse nationale en utilisant son cellulaire pour filmer un enseignant qui insultait un autre étudiant et déchirait son papier, et en publiant la vidéo online. Et sur l'internet, le dernier phénomène en date est celui des "moblogs", raccourci de "mobile weblogs": des journaux-photos instantanés créés et mis à jour en utilisant des téléphones avec caméra. On en dénombre déjà plusieurs centaines.
Les photophones et les vidéophones devenant de plus en plus communs (les vidéophones vont arriver en Suisse seulement l'an prochain, mais sont déjà en vente dans d'autres pays européens et sont très populaires en Asie), on dénombre également un nombre croissant d'abus. Cela va de l'espionnage industriel aux violations du copyright en passant par l'invasion de la sphère privée: un homme de Singapour a été jugé le mois passé pour avoir essayé de photographier une femme dans des toilettes publiques; un Anglais a reçu en avril une amende de 250 livres sterling pour avoir pris en photo un accusé dans un tribunal.
Les réactions ont été diverses. De très nombreux centres sportifs et clubs de fitness ainsi que des piscines publiques un peu partout dans le monde ont interdit l'utilisation de photophones. Le gouvernement italien a élaboré une norme très spécifique qui permets la prise d'images uniquement "pour utilisation personnelle" et requiert qu'elles soient conservées "en lieu sûr" - ce qui semblerait exclure leur publication sur le web. En Arabie Saoudite, les photophones ont été tout simplement interdits sur le territoire national. En Australie et en Corée du Sud (deux pays à forte pénétration de téléphones mobiles) les parlements discutent des possibles restrictions légales. Même les entreprises sont de plus en plus inquiètes: déjà avant la décision de Samsung, des constructeurs automobiles avaient commencé à confisquer les téléphones des visiteurs de leurs centres de recherche, de peur que des photos de futures modèles puissent finir entre les mains de le presse ou de la concurrence.
Certes, le phénomène n'est pas tout à fait nouveau. Depuis quelques années, la diffusion très rapide des caméras numériques a déjà suscité des inquiétudes à propos du "voyeurisme digital" et d'autres possibles utilisations impropres. Mais le problème est ici d'une toute autre magnitude, pour au moins quatre raisons. Tout d'abord, les photophones et vidéophones entrent dans des lieux où normalement les caméras ne vont pas, tels les tribunaux, hôpitaux, cliniques psychiatriques, toilettes publiques, vestiaires, centres de recherche, banques, structures militaires, night clubs, écoles. Deuxièmement, ils permettent d'envoyer la photo immédiatement à quelqu'un ou de la publier sur le web (une immédiateté que ne connaissent pas les caméras numériques). Ensuite, beaucoup de gens ne connaissent pas encore cette technologie et ne soupçonnent rien quand vous tenez votre téléphone devant les yeux pour prendre une photo: ils pensent que vous écrivez un SMS. Finalement, il faut aussi considérer les développements à venir: certains modèles pourraient prévoir une fonction permettant de les enclencher à distance pour prendre une photo et l'envoyer automatiquement (exemple: cachez l'appareil dans la chambre à coucher si vous doutez de la fidélité de votre conjoint/e).
La différence fondamentale est bien-sûr la connectivité. Les caméras numériques ont facilité la prise d'images, leur stockage et leur traitement, mais elles n'ont amélioré leur communication que de façon limitée (on peut les échanger par e-mail). Les photophones par contre sont avant tout des appareils connectés au réseau, et donc des caméras qui communiquent: un click et quelques touches sur le clavier, et la photo est envoyée. Une fois une image entrée dans le cyberespace, il est très difficile d'en arrêter la diffusion. Autrement dit: dans un moment de colère, une réputation pourrait être brisée sans appel.
La décision paradoxale de Samsung donne une petite idée de l'impact que ces appareils pourraient avoir dans les prochaines années. Les implications légales d'une utilisation impropre sont actuellement à l'étude dans plusieurs pays. Les constructeurs ont commencé à modifier le design des photophones: plusieurs modèles sont dotés des bouchons pour couvrir l'objectif de la caméra, ou émettent un son ou une lumière quand une photo est prise, de façon à alerter la personne prise en image. Certains opérateurs insèrent désormais des mises en garde dans la documentation qui accompagne les téléphones lorsqu'ils sont vendus.
Reste à informer tous les autres - ceux qui sont de l'autre côté de l'objectif. Ils ont aussi le droit de savoir qu'une caméra connectée pourrait être en train de les regarder. Souriez!
(copyright Bruno Giussani)
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