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Skype, ou de la téléphonie (presque) gratuite
La téléphonie est en train de devenir juste une application logicielle du réseau parmi d'autres. Cela préfigure une révolution dans les télécoms.
par Bruno Giussani
2 août 2005
J'aime Skype, pas vous? Quoi? Vous ne l'utilisez pas? Laissez-moi vous raconter une courte anecdote qui va peut-être vous donner envie de l'essayer.
Un jour il y a peu, mon amie Susan (PDG d'une société à Zurich) m'a envoyé un court e-mail: "Temps pour skyper jeudi à 8 heures? Je serai à New York". J'avais le temps, on a donc skypé. Susan était dans sa chambre d'hôtel à Manhattan, j'étais en train de boire mon café sur la terrasse de la maison d'amis à Miami, où je me trouvais pour le travail. Elle parlait dans son ordinateur portable, connecté au système sans fil de l'hôtel. Je parlais dans le mien, branché sur le réseau wi-fi domestique de mes amis. On a causé pendant pour près d'une heure, sur une ligne parfaitement claire - gratuitement.
(Vrai: Susan a payé pour la chambre d'hôtel, et mes amis s'acquittent chaque mois de leur abonnement Internet à haut débit, mais ce qui compte c'est que le coût marginal de la longue discussion "téléphonique" a été très exactement de zéro).
On était en train d'utiliser un petit logiciel gratuit appelé Skype que plus de 150 millions de personnes ont déjà téléchargé (sur skype.com, il fonctionne sous Windows, Mac et Linux et sur certains ordinateurs de poche) et dont certains pensent qu'il s'agit du code qui va enterrer les téléphones traditionnels. Je sais, on a entendu de telles prévisions plusieurs fois. Déjà il y a une dizaine d'années, au tout début de l'Internet commercial, des entreprises visionnaires telles que l'israélienne Vocaltec avaient lancé l'idée de passer des coups de fil d'un ordinateur à un autre à travers le réseau.
Jusqu'à récemment, ce système, qui s'appelle par son nom technique Voice over Internet Protocol (VoIP) n'a pas vraiment été à la hauteur de la prédiction. Maintenant il l'est, notamment grâce aux avances spectaculaires des technologies vocales et à l'augmentation exponentielle des abonnées aux services d'accès à l'Internet à large bande (DSL et câble notamment).
(Explication: VoIP est une technologie qui esquive les réseaux téléphoniques traditionnels en transportant les appels sur des lignes Internet à haut débit, en convertissant notre voix en paquets numériques qui peuvent voyager à travers le réseau et, à destination, être reconvertis à nouveau dans un format que nos oreilles peuvent entendre et notre cerveau peut comprendre).
Comme m'a dit Niklas Zennström, un des fondateurs de Skype à Londres, lors d'une interview récente (conduite of course via Skype), "si vous payez déjà pour une connexion à large bande, cela n'aura bientôt plus aucun sens de payer aussi pour un abonnement téléphonique". Autrement dit, la téléphonie devient juste une application logicielle du réseau parmi d'autres. Rien de plus qu'un "client" de l'Internet.
Malgré le scepticisme qui entoure la notion de donner gratuitement (comme fait Skype) un service que les opérateurs de télécom font payer, ceci est très sérieux. Déjà, le label "gratuit" est en soi une proposition presque imbattable (et il y a beaucoup d'argent dans "gratuit", comme l'ont démontré de nombreuses entreprises ces dernières années). Mais ceci est sérieux surtout à cause de ce qui s'est passé pendant ma conversation avec Susan. On a échangé en temps réel, en utilisant la fonction de transfert de fichiers de Skype, des documents et images relatifs au projet dont on était en train de discuter. On a googlé de l'information et on l'a partagée immédiatement en s'envoyant l'un l'autre les liens à travers la messagerie instantanée de Skype. Et à un certain moment on a eu besoin de vérifier quelque chose avec notre collègue Alberto. La "buddy list" ("liste des amis": le répertoire de mes relations qui utilisent également Skype) le montrait connecté, probablement dans son bureau de Lugano. On a suspendu la discussion pendant cinq secondes, le temps pour moi de lancer une conférence téléphonique via Skype avec très exactement six "clicks" de la souris, et nous nous sommes retrouvés à converser à trois, par-dessus l'océan - gratuitement toujours.
C'est là le vrai potentiel subversif du VoIP (Skype en est simplement l'incarnation la plus agressive, et je pense que ce petit logiciel va lancer un véritable boom du VoIP cette année). Depuis l'événement de l'Internet commercial, le réseau a intégré toutes les formes de communication (texte, image, vidéo, son, animation; journaux, télé, pub, marketing; etc.) sauf la téléphonie, qui est continué à courir sur les réseaux fixes et mobiles qui lui étaient destinés. Le VoIP ouvre la voie aujourd'hui aux appels non-téléphoniques. Concept difficile à saisir, mais que Skype rends très concret. Quand un appel ne nécessite plus d'un circuit spécifique sur un réseau téléphonique mais devient une simple application logicielle sur l'Internet, il peut interagir avec de nombreuses autres applications (et avec l'information de "présence" offerte par la "buddy list") pour créer un environnement communicationnel d'une richesse, d'un dynamisme et d'une flexibilité sans précédents.
Je ne veux pas dire par là que Skype est parfait. C'est juste le début. Parfois la communication s'interrompt, ou la qualité de la voix est mauvaise (pas trop de souci par contre du côté sécurité, puisque les appels sont encryptés). Mais depuis 120 ans il n'y a eu qu'une seule façon de faire un appel vocal: le téléphone. Maintenant le VoIP permets à des entités qui ne sont pas des télécoms (appelons-les "softcoms", ou en franglais: logicoms) d'offrir des services vocaux et de créer autour une foule d'autres services. Dix ans après les rêves brisés de Vocaltec et des autres pionniers, la révolution du VoIP est en marche et va changer la face des télécommunications. Il y a VoIP dans la console de jeu Xbox de Microsoft (pour permettre aux joueurs de parler pendant qu'ils se livrent bataille ou collaborent à distance). Il y a le iChat de Apple.
Et il y a Skype, justement, dont une fonction, appelée SkypeOut, permet également d'appeler depuis votre ordinateur un numéro de téléphone "normal", pour un tarif près de zéro, tandis qu'une autre, SkypeIn, permet aux utilisateurs d'un de ces téléphones d'appeler un numéro local qui est redirigé sur votre connexion Skype, où que vous soyez dans le monde, pour le même prix marginal. Il y a des opérateurs "alternatifs" tels Vonage aux Etats-Unis ou E-fon en Suisse. Et une multitude d'autres offres destinées tant aux consommateurs individuels qu'aux entreprises.
C'est vrai, les entreprises sont moins sensibles aux prix et au "cool factor", et plus à la qualité du service et à la flexibilité. C'est exactement pour cette raison qu'elles sont de plus en plus nombreuses à considérer l'option VoIP. Quant aux opérateurs de télécom, ils essayent de donner une impression de calme et confiance, mais ils sont tous nerveusement en train de transférer le plus de trafic possible (souvent sans en informer leur clients) vers le VoIP. Pour eux aussi, c'est moins cher et plus flexible.
(copyright 2005 Bruno Giussani)
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