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Bruno Giussani - Articles on Politics and Society
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La femme la plus puissante du monde

Portrait de la future Secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice: sous la "dolcezza", un caractère résolu et une poigne d'acier.

par Bruno Giussani
12 décembre 2004

Le premier Secrétaire d'Etat américain fut Thomas Jefferson, qui servit sous le président George Washington à la fin du 18ème siècle. Vingt ans plus tôt, le même Jefferson avait écrit dans un des paragraphes les plus connus de la Déclaration d'Indépendance, dont il fut l'auteur, que "tous les hommes sont créés égaux".

Exquise fermeture de la boucle: le prochain Secrétaire d'Etat sera femme, et Noire. Condoleezza Rice vient d'être nommée à la tête de la diplomatie américaine par le président George Bush en remplacement du démissionnaire Colin Powell. Sa confirmation par le Congrès (qui est prévue pour janvier) est considérée comme une formalité.

Au Département d'Etat elle trouvera une table encombrée (les multiples incendies au Moyen-Orient, le danger nord-coréen, le terrorisme, les relations tendues avec l'Europe, les plaies africaines, les ambitions chinoises), un corps diplomatique qui ne lui est pas acquis d'avance et des interlocuteurs internationaux qui l'attendent au détour. Mais le président l'écoute et apprécie ses conseils, ce qui représente un levier inestimable. Dans cette position, il n'est pas excessif de dire qu'à 50 ans, Condoleezza Rice est aujourd'hui la femme la plus puissante du monde.

Qui est-elle donc, cette femme qui - Laura Bush mise à part - dans les dernières années a passé le plus de temps avec le président américain, devenant son amie, sa confidente et sa loyale porte-parole?

Son prénom, tout d'abord: Condoleezza. Double "e", double "z". Insolite c'est peu dire. Sa mère se laissa inspirer par l'expression italienne "con dolcezza", utilisée dans la composition musicale pour indiquer un passage à jouer "avec douceur". On remarquera l'ironie puisqu'on lui reconnaît, sous la "dolcezza" de son apparence et le calme confiant de sa voix, un caractère résolu et une poigne d'acier.

Sa biographie est encadrée par deux attentats. Née le 14 novembre 1954 dans l'Alabama de la ségrégation raciale, "Condi" n'avait que 9 ans quand, en 1963, une bombe dans une église baptiste dans la capitale Birmingham tua quatre fillettes Noires, dont son amie d'enfance, Denise. On ne sait combien cela la marqua, mais on sait que Condi grandit vite: pianiste de haut niveau avant l'école secondaire, puis starlette du patinage artistique au collège, elle obtint sa licence universitaire à 19 ans et le doctorat quelques années plus tard. A 25 ans, elle était déjà prof de sciences politiques. A 28, elle changea de parti, passant des Démocrates aux Républicains. A 35, elle conseilla le président Bush père sur les questions soviétiques et est-européennes (c'était l'époque de la "perestroïka" gorbatchévienne et de la chute du Mur de Berlin). A 39, elle devint la plus jeune doyenne de Stanford, une des meilleures universités des Etats-Unis. Elle parle le russe, le français et l'espagnol.

En 2000, Bush père l'invita à passer quelques jours dans sa maison de Kennebunkport, et lui présenta son fils, qui venait d'annoncer son intention de briguer la présidence. Les deux se découvrirent sur la même longueur d'onde, et Condi devint la tutrice du jeune Bush en matière d'affaires étrangères - sujet qui, pour l'alors gouverneur du Texas, était précisément étranger. Il y a, dans le ranch de Bush à Crawford, au Texas, une colline que le président a baptisé "Balkan Hill" en honneur d'une leçon d'histoire des Balkans que Condi lui aurait donné lors d'une longue promenade pendant la campagne électorale.

En 2001, George W. Bush devenu président fit de Condi sa Conseillère pour la sécurité nationale. C'est un rôle-clé dans l'administration américaine, avec la responsabilité de coordonner le travail des multiples "agences" (affaires étrangères, défense, services secrets) et d'aider le président dans l'évaluation de la situation internationale et l'élaboration de sa politique. Tout comme Bush, à l'époque Rice était une réaliste qui privilégiait une position non-interventionniste des Etats-Unis. Mais les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington changèrent son opinion et elle se rapprocha des vues agressives du vice-président Dick Cheney, du ministre de la Défense Donald Rumsfeld et des autres "faucons", épousant leurs thèses sur l'exportation de la démocratie (à main armée si nécessaire).

De l'avis général, elle a été une conseillère dévouée et loyale: jamais elle n'a exprimé en public une opinion divergente de celle de Bush. Mais sa gestion du National Security Council a été souvent décrite comme dysfonctionnelle, et son expertise mise en doute à plusieurs reprises, notamment lors des enquêtes parlementaires sur le 11 septembre, où elle est apparue comme n'ayant pas pris la menace terroriste assez au sérieux avant les attentats.

Une grande partie de son pouvoir découle de sa proximité avec le président. Célibataire, Condi fait pratiquement partie de la famille Bush, passant avec eux presque tous les week-ends. Comme Bush, elle est fanatique de fitness (elle se lève à 5 heures pour courir sur le tapis roulant au son de Led Zeppelin), fan de sport et croyante (ils sont les deux de religion protestante). Et tout comme le président et le vice-président, elle a un passé dans l'industrie pétrolière. Dans les années 90 elle a siégé au Conseil d'administration de Chevron qui, en son honneur, avait même baptisé un tanker de 129'000 tonnes "Condoleezza Rice". Après sa nomination comme responsable de la sécurité nationale toutefois, et avec la montée de la menace terroriste, chez Chevron ils ont réalisé qu'ils avaient une gigantesque cible naviguant autour du monde. Le nom du navire a été changé en "Altair Voyager".


Condi est une fanatique de fitness.
(Photo Stanford Magazine)

A la tête du Département d'Etat, Condi va certainement donner plus de cohérence à l'équipe de Bush en matière d'affaires étrangères, en en déplaçant l'axe vers la droite - Colin Powell était le modéré empêcheur de tourner en rond. Si le passé est une indication, cela ne préfigure rien de bon pour ceux (les Européens en particulier) qui espéraient une approche plus nuancée à la diplomatie américaine. Après tout, c'est elle qui a défendu la décision de Bush d'envahir l'Irak, et qui a liquidé l'opposition de Paris et Berlin en disant que l'Amérique aurait dû "punir la France et oublier l'Allemagne". Mais des surprises ne sont pas à exclure: la semaine après la réélection de Bush, elle lui aurait transmis un mémo décrivant des possibles options pour améliorer les relations avec l'Europe et la situation au Moyen-Orient.

Certain se plaisent à imaginer en Condi la possible candidate Républicaine à la présidence en 2008 (et ceux qui ont un sommeil vraiment profond rêvent même d'un match contre la Démocrate Hillary Clinton). Il y a déjà un site web non-officiel (on le trouve à rice2008.com) et dans les cercles gouvernementaux à Washington on spécule que le vice-président Cheney pourrait démissionner en milieu de législature, prétextant des raisons de santé, et lui céder la place, lui offrant ainsi la tribune d'où préparer la campagne électorale.

(copyright 2004 Bruno Giussani)
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