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Al Gore, l'étonnant "comeback"
Rencontre avec l'ex-vice-président USA alors que sort son film "An Inconvenient Truth"
par Bruno Giussani
31 août 2006
Je suis assis à table avec Al Gore et cinq
autres personnes dans un restaurant
californien. En l’écoutant parler, je ne
peux m’empêcher de comparer ce qu’il dit,
l’expression de son visage, sa brillance, son
engagement, avec ceux de l’homme dont
tous se souviennent: le vice-président soporifique
de Bill Clinton pendant les années
90, et le sombre perdant de l’élection contestée
de 2000.
C’était le soir du 13 décembre
2000. Après des semaines de querelles
légales et de controverse politique, la Cour
suprême venait d’attribuer la présidence
des Etats-Unis à George W. Bush, bien que
Gore ait obtenu plus de voix. Gore regarda
le pays en face – «Je suis en désaccord
total avec la décision de la Cour,
mais je l’accepte» – puis
quitta Washington
pour regagner sa maison
au Tennessee.
Près de six
ans ont passé, qui semblent
une éternité. Pendant
que Bush défaisait le monde
– on sait comment –
Gore-le-loser réinventait
sa vie. Aujourd’hui, de très
nombreux Américains découvrent
un «nouveau
Gore», compétent, charismatique
et loin d’être ennuyeux
(en fait, il est très
drôle). Ils s’interrogent avec un regret mal
dissimulé sur ce qui aurait pu être différent.
Ils réévaluent ses qualités de leadership.
Et se surprennent à espérer qu’il essaye à
nouveau, en 2008, de devenir leur président.
Hillary Clinton doit en avoir le
sang en ébullition. Depuis qu’elle a été élue
au Sénat, il y a quatre ans, elle s’efforce –
quitte à vendre un peu de son âme – de
peaufiner son image de candidate inévitable
des démocrates. Et voici que Gore, avec qui
elle avait déjà dû partager le siège arrière de
la présidence Clinton, sort de sa retraite pour
prendre aussitôt le devant de la scène. Il fait
la couverture des magazines d’actualité (New
York) et du showbiz (Vanity Fair) aussi bien
que des bibles de la technologie (Wired). Ses
conférences sont ovationnées. A New York,
en mai, il y avait une file de 150 mètres pour
entrer dans le théâtre où il venait s’exprimer.
La vidéo d’une de ses conférences a été téléchargée
des dizaines de milliers de fois en
quelques jours depuis le site TEDtalks. Marc Jacobs, le styliste
de Louis Vuitton, lui a consacré une ligne
«casual» faite de t-shirts et de sacs à son
effigie, noire sur fond rouge qui rappelle
de près l’image iconique de Che Guevara. Au Festival de Cannes ce
printemps, où il était venu avec sa femme
Tipper, pour présenter son film, il a dû répondre
à cinquante interviews en deux jours.
De toute évidence, Gore est tendance.
Son film An Inconvenient
Truth (Une vérité inconfortable) projeté
également à Locarno, sortira dans les salles
suisses en octobre. C’est de cela qu’il
faut partir pour comprendre l’étonnante
résurrection d’Al Gore et l’influence qu’il
exerce aujourd’hui aux Etats-Unis.
Depuis le Tennessee, Gore a
réorganisé sa vie autour de cinq axes. Il
enseigne dans une université. Il est consultant
pour Google et siège au conseil
d’administration du fabricant d’ordinateurs
Apple. Il a fondé CurrentTV,
une chaîne de
télévision interactive
pour jeunes. Il est
partenaire d’un fonds
londonien d’investissement
dans les énergies
renouvelables. Surtout, il
a rafraîchi ses dias et il a
commencé à parler à toutes
les audiences qui voulaient
l’écouter du thème qui lui
tient le plus à coeur: la crise
environnementale qu’il
qualifie d’«urgence planétaire
sans précédent». Il
s’est donné pour mission
d’ouvrir les yeux des Américains sur les
«effets dévastateurs du réchauffement de la
planète», et de les sauver de leur propre indifférence.
Gore a également pris des positions
très tranchées contre la guerre en Irak
ou sur la gestion policière de l’Etat. Mais c’est
par son engagement «vert» que les Américains
l’ont (re)découvert, et notamment à
travers son film, sorti en mai outre-Atlantique,
et dont l’impact a déjà largement
dépassé le nombre de spectateurs. An Inconvenient
Truth montre l’ex-vice-président en
voyage à travers les Etats-Unis et le monde
(regardez avec attention la séquence chinoise)
pour mettre en garde contre l’effet de
serre et la crise climatique.
Je vous vois déjà secouer la tête:
un documentaire bourré de science et de
chiffres, construit autour des conférences
d’un politicien «perdant», qui voyage avec
son laptop et parle de dioxyde de carbone
et de glaciers qui fondent… ça doit être d’un
ennui mortel. Eh bien, pas du tout. Scientifiquement
solide, le documentaire a bénéficié
de moyens hollywoodiens (le producteur
de Pulp Fiction) ainsi que de la passion
et de l’éloquence d’un vulgarisateur hors
pair. Il est lucide, factuel et surtout très
convaincant. On en sort plus informé sur
le climat et fort d’une meilleure compréhension
du débat politique actuel aux Etats-
Unis. Car ce détail est d’importance, même
si en Europe on n’aime pas tellement l’admettre:
l’effet de serre et ses impacts ne
pourront être affrontés efficacement
qu’avec la pleine participation des Américains.
Gore dresse un portrait
alarmant de la situation de la planète: «Le
rapport entre l’espèce humaine et le système
écologique terrestre a changé; pour
la première fois nous sommes en mesure de
causer des dégâts durables à la planète.»
Le changement climatique, ajoute-t-il, n’est
que «la manifestation la plus visible et critique
de cette collision. Il nous faut agir maintenant,
nous avons une dizaine d’années
pour changer le cours des choses, après
quoi ce sera trop tard.»
Le film porte un message d’espoir
(voir le site climatecrisis.org). «Ce n’est
pas un défi politique: c’est un défi moral»,
me dit Gore. Un défiqu’on peut relever – «we
can fix it» – et qui «offre d’énormes opportunités,
si nous savons y répondre en faisant
du XXIe siècle celui du renouvellement». Pas
une once de messianisme dans ses paroles:
Gore représente un nouveau type d’écologiste
(aux Etats-Unis, mais aussi en Europe)
qui préfère le pragmatisme à l’idéologie, qui
reconnaît que la technologie peut aussi
résoudre des problèmes, qui croit possible
de maintenir notre niveau de vie en utilisant
seulement une fraction de l’énergie et des
ressources que nous exploitons aujourd’hui.
«We can fix it»: en Amérique, on les appelle
les «neo-greens».
Le film porte aussi un regard
nouveau sur Al Gore (58 ans) et dévoile
l’homme engagé, le politicien compétent,
le père bouleversé par l’accident de voiture
de son fils et l’ami amusant. Un candidat
à l’élection présidentielle 2008? On
dirait bien. C’est d’ailleurs la question qui
passionne les Etats-Unis depuis quelques
mois. Chaque fois qu’il parle en public, une
main se lève pour poser la question. Et
invariablement, il répond: «Ce n’est pas dans
mes plans» ou «j’ai désormais une autre
mission».
Je ne peux l’imaginer enthousiaste
à l’idée d’une candidature: comme
président, il pourrait faire beaucoup de
bien, mais devrait encaisser aussi beaucoup
de coups pour y arriver. Par deux fois, je
l’ai entendu décrire le monde politique
américain comme «toxique». Mais il est clair
aussi qu’il y pense. Personne ne l’a encore
entendu dire un «non» définitif à cette hypothèse.
Tandis que derrière lui des voix
s’élèvent pour chanter «Run, Al, run»
(«Vas-y, Al, vas-y»). Certaines scènes du film,
comme celles qui montrent son travail au
Sénat où son intérêt pour la chasse ressemblent
bien à des ballons d’essai.
Environnement et énergie sont
devenus (avec les affaires étrangères) les
thèmes centraux du débat politique américain
en perspective de la prochaine présidentielle.
Et le rôle joué par Gore dans ce
réveil est essentiel, car le climate change
n’avait jusqu’ici suscité qu’un intérêt mitigé.
Gore s’en préoccupe depuis 1981
(époque à laquelle il convoqua le premier
hearingsur ce thème au Sénat) mais jamais
jusque-là il n’avait réussi à percer le mur
de l’indifférence. Malgré ses analyses basées
sur les faits et les chiffres, ses adversaires
l’ont souvent dénigré en le peignant sous les
traits d’un extrémiste sans crédibilité. Bush
père l’appelait «ozone man».
C’est l’intrusion fracassante
du réel qui a soudain rétabli sa stature
morale et son influence politique. Elles
n’ont jamais été aussi grandes. Après deux
catastrophes naturelles majeures (le tsunami
en Asie et l’ouragan Katrina à La Nouvelle-
Orléans), après les peurs que suscitent
les guerres de ce début de siècle, et l’augmentation
du prix du pétrole, Gore a enfin
trouvé l’écoute de ses compatriotes. Même
s’il ne se présente pas en 2008, il a déjà réussi
à changer l’opinion des Américains (et de
leurs médias) au point que tous les candidats
présidentiels devront se confronter
sérieusement avec la question du global
warming.
Novembre 2008 est encore loin.
Gore a le temps. S’il devait se lancer, toutefois,
le halo d’outsider qui l’entoure se dissiperait
et le poison commencerait à couler
à flots. Les premières pubs télé, financées
par les pétroliers, essaient déjà de décrédibiliser
son film. Mais rien ne plaît tant aux
Américains qu’une belle histoire et celle
du retour – du come-back – d’Al Gore est des
plus extraordinaires. Un portrait psychohistorique
unique: l’homme qui atteignit la
Maison-Blanche avant d’être empêché d’y
entrer, qui se retira pour panser ses plaies,
et qui fit le point sur lui-même avant de se
lancer, toutes convictions dehors au secours
de son pays.
Il existe un précédent historique:
le républicain Richard Nixon battu par John
F. Kennedy en 1960 (dans une autre élection
litigieuse) et qui, se présentant en 1968, fut
élu. La boutade par laquelle il ouvre toutes
ses conférences et même son film – «Bonjour,
je suis Al Gore, j’étais le futur président
des Etats-Unis» – n’est peut-être qu’une
façon de conjurer le mauvais sort.
(copyright 2006 Bruno Giussani)
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