"Le Net ne supplantera pas l'imprimé"
Interview de Bruno Giussani
par Laurent Mauriac, Libération, 29 mars 1996
Avec le site "Webdo", le magazine suisse "l'Hebdo" prend le contre-pied de la
majorité des journaux qui se contentent de reproduire en ligne le support
papier. En retirant le "h" de "Whebdo", ses responsables ont voulu marquer
l'autonomie du Web, quitte à s'éloigner de l'imprimé.
Interview de Bruno Giussani, responsable éditorial du "Webdo".
Comment se positionne "Webdo" par rapport au magazine
imprimé?
Nous transposons sur le site chaque jeudi, au moment de la sortie en kiosque, six
à huit articles de "l'Hebdo", qui vont également nourrir une archive.
Nous n'allons pas mettre en ligne l'intégralité du magazine: cela n'a
absolument aucun sens. Les deux titres sont complémentaires, mais
séparés. Le "Webdo" a son propre logo, sa propre équipe (deux
personnes, José Rossi, le webmaster et moi-même), sa propre
approche de l'information. Sur "Webdo", on trouve par exemple un cyberjournal qui
couvre jour par jour l'actualité de la communauté Internet, avec un
très large usage de l'hypertexte; un résumé quotidien de
l'actualité suisse, destiné notamment aux Suisses habitant
à l'étranger; des documents en version originale qui ne pourraient
jamais trouver place dans le magazine imprimé; des pages de
références sur la politique suisse, la presse mondiale,
l'actualité. L'idée n'est donc pas de remplacer le journal
imprimé, mais de le compléter et de l'enrichir par un nouveau
produit. Et, grâce au "e-mail", d'avoir un rapport plus étroit avec le
lecteur. Si la vocation première d'un journal est de distribuer de
l'information, le papier n'est pas absolument indispensable. Mais ceux qui
affirment que l'Internet va faire disparaître les journaux et la presse ne
savent pas de quoi ils parlent. L'histoire a montré qu'aucun média
(sauf le télégraphe) n'a été supplanté par un
autre. Chacun a ouvert de nouveaux canaux de communication, et
développé peu à peu un langage spécifique.
"Webdo" est-il un prototype de ce qui pourrait devenir une version
payante?
En principe, il restera gratuit. Sauf peut-être pour des services particuliers
comme l'accès aux archives ou l'utilisation d'"agents intelligents" pour
fabriquer un journal personnalisé, ou encore des "newsletters" très
pointues.
Quelle solution de paiement vous paraît la mieux adaptée
à la presse en ligne?
Le micropaiement, selon la formule DigiCash par exemple, sera une des
applications clés du Web. Il sera très rentable pour des infos qui
représentent une réelle plus-value, et qui s'adressent à un
public spécifique. Mais il ne pourra pas s'appliquer à tout. L'Internet
est un environnement où beaucoup d'informations sont disponibles
gratuitement; dès lors, toute info payante qui a un équivalent
gratuit sur le réseau sera évitée comme la peste Quant aux
abonnements, ceux qui en ont fait l'expérience ("USA Today" par exemple),
sont vite revenus en arrière. En réalité, personne n'en sait
trop rien, aujourd'hui. L'Internet est un environnement chaotique, au sens de la
théorie du chaos: la modification d'un élément, même
minuscule, peut entraîner la modification de tout le système.
Comment considérez-vous les services en ligne?
A mon sens, s'allier à un service comme Infonie ou America Online, c'est
pour les journaux une vision myope de l'évolution en cours. A court terme,
cela permet certes d'engranger quelques milliers de francs en réexploitant
des articles. Mais, à long terme, cela a des effets pervers
désastreux. Pendant des années, des dizaines d'éditeurs
américains ont fourni leur information à America Online.
Maintenant, ils se rendent compte qu'ils lui ont fait cadeau d'une partie de ce qui
fait leur force: leur label, leur crédibilité en tant que source
d'information. Aujourd'hui, la marque AOL est aussi "crédible", en terme
d'info, que les titres des journaux qui lui ont fourni du contenu. Ces
éditeurs ont, en quelque sorte, nourri un concurrent, et partiellement
coupé la branche sur laquelle ils sont assis. Plusieurs éditeurs
européens sont malheureusement en train de refaire les mêmes
erreurs.
(copyright Libération, 1996)
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