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Bruno Giussani, quel a été le rôle de l'Internet dans l'affaire des fonds juifs?

Chroniqueur multimédia pour le "New York Times", le journaliste tessinois a ouvert hier sur le réseau mondial une nouvelle page qui répertorie toutes les informations relatives à la crise identitaire que traverse le pays. Entretien.

par Pierre Grosjean, Le Nouveau Quotidien, 24 juin 1997

Devant la large baie vitrée d'une villa vaudoise, Bruno Giussani écrit sa chronique hebdomadaire pour le New York Times, avec pour seuls outils un Mac portable 540C connecté au réseau et un vieux Larousse français-anglais. Le télétravail, l'ex-journaliste de L'Hebdo connaît bien. C'est d'ailleurs le sujet de son dernier billet, qui paraît aujourd'hui dans CyberTimes, la version en ligne du quotidien new-yorkais. "Cette semaine, je parle de la ministre suédoise des Affaires sociales et de la Santé. Elle est la première télé-ministre au monde. La moitié de la semaine, elle travaille chez elle, à la maison, sur son ordinateur."

Bruno Giussani aussi travaille à la maison, sur son ordinateur. C'est ici, face au jardin, qu'il a préparé les nouvelles pages de son site Internet (www.giussani.com), où l'on trouve tous les liens qui mènent aux documents, articles de presse et prises de position officielles en relation avec l'affaire des fonds juifs.

LNQ: Comment avez-vous entamé ce projet?
Au début de cette année, alors que je suivais l'affaire des avoirs en déshérence sur le réseau, je me suis rendu compte qu'il manquait un site qui réunisse toutes ces informations. Avec quelques copains, nous nous sommes mis au travail. Nous avons réalisé ce site de manière bénévole. C'est un site indépendant, qui n'est pas sponsorisé par l'un ou l'autre des acteurs en présence.

Aucun rapport avec votre chronique pour le New York Times?
Aucun. Mais c'est vrai que je me trouve dans une situation particulière. D'un côté, j'écris pour un quotidien américain qui a pris position de manière particulièrement virulente contre la Suisse, et qui dénonce très fortement l'hypocrisie des banquiers helvétiques dans cette affaire. Et de l'autre, je suis Suisse. Je me retrouve entre deux chaises, mais ça ne me pose pas trop de problèmes. Ce que j'écris pour le NYT n'a rien à voir avec l'affaire des fonds juifs.

Comment avez-vous été amené à travailler pour le quotidien new-yorkais?
En octobre dernier, j'ai donné une conférence à une assemblée de l'Association internationale des éditeurs de journaux, où j'ai rencontré une productrice du New York Times On Line. Elle m'a proposé d'écrire cette chronique, qui paraît chaque semaine dans la version en ligne du journal. J'y aborde l'aspect européen de l'Internet et du multimédia.

Le réseau mondial est un outil de communication très spécial. Comment considérez-vous la manière dont les autorités suisses l'ont utilisé, dans l'affaire des fonds juifs?
Les autorités fédérales ont placé beaucoup d'informations sur l'Internet, notamment les textes des interventions officielles, en plusieurs langues. La Task Force a aussi réalisé son propre site, en collaboration avec l'Ecole polytechnique de Zurich: on y trouve des fiches explicatives sur ce qui a été fait jusqu'ici. C'est bien, mais il me semble que tout cela n'est pas très coordonné. L'Assemblée fédérale fait une chose, la Task Force une autre...

Que faudrait-il faire?
Il ne faut pas oublier que l'Internet permet aussi une communication active. Une personne pourrait effectuer une veille sur le réseau, pour être au courant de ce qu'il s'y dit sur l'affaire des fonds juifs. En fonction de cela, on peut ensuite se poser la question: est-il nécessaire de réagir à telle ou telle affirmation? Pour la presse écrite et la télévision, la Task Force le fait déjà, elle est très attentive. Je pense qu'elle va le faire aussi avec le réseau. Quand, sur un terrain de communication, des acteurs amènent des thèses contraires aux nôtres, il faut réagir, et ne pas leur laisser ce terrain libre.

Les organisations juives et les Américains ont-ils mieux utilisé le réseau mondial?
Le Centre Simon Wiesenthal a publié sur son site, au début de l'année, la liste des 1500 comptes de la SBS prétendument en déshérence. Cette liste n'existe que sur l'Internet. Ils annoncent maintenant que la conférence organisée ces jours-ci à Genève va être retransmise en direct sur le réseau. Quant au rapport Eizenstat, il a été mis sur l'Internet, en intégralité, au moment mÍme où Stuart Eizenstat en révélait le contenu. Cela dit, l'affaire des fonds juifs repose sur un type de communication très émotionnel qui passe bien à la télé, mais pas forcément sur l'Internet. Exemple: quand la BBC montre des vrenelis en disant que l'or provient peut-être des dents des victimes de l'Holocauste, c'est très émotionnel. Ce genre de chose reste difficile à transmettre par l'Internet.


Du Tessin au "New York Times"

Bruno Giussani: "J'ai commencé le journalisme dans les quotidiens tessinois, dans les rubriques locales, régionales. Je suis ensuite allé terminer ma licence en sciences po à Genève et, pour payer mes études, j'ai travaillé pour des journaux romands, notamment L'Hebdo, pour lequel je suis devenu correspondant au Tessin. J'ai aussi dirigé la rubrique politique suisse de L'Hebdo, bien que le français ne soit pas ma langue maternelle!"

"(...) En 1994, je suis parti en tant que correspondant à New York, où j'ai reçu en pleine figure ce qu'on appelle la révolution multimédia. Tout le monde ne parlait que de ça. Quand je me suis inscrit à l'Université Columbia, on m'a tout de suite offert un formulaire qui me proposait un accès à l'Internet. Evidemment, j'ai dit oui. Voilà la différence: dans les universités suisses, pour obtenir un accès au réseau, on doit démontrer que l'on en a besoin. Aux Etats-Unis, c'est la première chose qu'on propose aux étudiants."

"(...) J'ai profité de mon séjour aux Etats-Unis pour visiter des entreprises, et m'intéresser à fond au multimédia. Et, de retour en Suisse, j'ai créé le site Webdo, avec José Rossi. Maintenant, je travaille en tant que journaliste indépendant, pour des journaux tessinois, pour la Neue Zürcher Zeitung et pour le New York Times, entre autres. Ca ouvre des portes hyper-intéressantes. Le vice-président de Netscape m'envoie des e-mails pour commenter mes papiers." (LNQ)

(copyright Le Nouveau Quotidien, 1997)