The following article was first published in "Le Nouveau Quotidien" (Lausanne) on June 18, 1997 and is reproduced here with the editor's agreement.
L'émissaire préféré de Clinton aux Suisses:
"Dépêchez-vous de payer"
Artisan de la paix en Bosnie, Richard Holbrooke a fait une apparition à Zurich pour délivrer un message pressant: les survivants de l'Holocauste ne peuvent plus attendre.
par Serge Michel, Zurich, collaboration Antoine Menusier
Pour le "simple citoyen" qu'il prétend incarner, Richard Holbrooke a des mots bien lourds. "La question des fonds juifs n'est pas juste un problème de plus entre la Suisse et les Etats-Unis, a déclaré hier l'ancien adjoint du secrétaire d'Etat américain. C'est le problème le plus sérieux de toute l'histoire des relations entre les deux pays. En fait, c'est une crise."
L'artisan des accords de Dayton, désormais employé du Credit Suisse First Boston (CSFB), vient de passer deux jours à Zurich. "Voyage prévu de longue date", comme on dit. N'empêche, il a modifié in extremis le sujet de ses deux conférences, pour ne parler que des fonds juifs. Ainsi, l'air de rien et répétant tout sourire son immense compréhension pour la Suisse, Holbrooke a distillé un message très clair.
Premier conseil: dépensez le plus vite possible les 265 millions de francs rassemblés par les banques et l'industrie helvétiques pour le Fonds spécial en faveur des victimes de l'Holocauste. "L'âge moyen des 400 000 survivants de la Shoah est de 79 ans. Ils se trouvent pour la plupart dans une situation misérable en Europe orientale. Tout délai de la justice sera un déni de justice. Sans compter que ce retard sert les intérêts de ceux qui veulent du mal à la Suisse", a-t-il ajouté dans une allusion à peine voilée au sénateur D'Amato.
Deuxième conseil: plutôt que de pinailler sur le rapport Eizenstat, faites vite toute la lumière sur votre pays durant la guerre. "Se disputer sur chaque phrase de ce texte n'arrangera rien", a prévenu l'ancien diplomate. Ajoutant qu'Eizenstat était à la fois un excellent homme, son ami proche et son ancien assistant, nommé à l'époque par ses soins.
Venant de Holbrooke, ces conseils n'ont rien d'innocent. Et il est bien difficile de le croire lorsqu'il répète ne s'exprimer "qu'en qualité de simple citoyen". D'abord, parce qu'il reste très lié à l'administration américaine. Il vient ainsi d'accepter, sur demande personnelle du président Clinton, de se charger du dossier chypriote. Deux jours par semaine et à côté de son travail au Credit Suisse.
Ensuite, parce qu'il est tout désigné pour intervenir sur les fonds juifs. Issu d'une famille juive ayant fui l'Allemagne en 1933, Richard Holbrooke est un fin connaisseur de la Suisse. Par sa grand-mère zurichoise et son oncle tessinois, par les écoles lémaniques qu'il a fréquentées, par ses vacances de gosse à Sils Maria. D'ailleurs, il suit l'affaire de très près: "J'ai eu plusieurs entretiens sur les fonds juifs avec Flavio Cotti", a-t-il admis hier.
Enfin, parce que ces consignes émises à Zurich coïncident avec la curieuse accumulation, hier, de nuages américains sur le ciel suisse. Ainsi, un rapport daté de 1942 et signé du patron du FBI de l'époque, Edgar Hoover, a refait surface à New York. Il dénonce le "travail forcé" des réfugiés juifs en Suisse durant la guerre. Ce document, présenté par le Congrès juif mondial comme une révélation, n'apporte pourtant aucune information nouvelle. L'historien André Lasserre, qui a fait le tour de la question dans un livre paru en 1995, admet que la Confédération a exigé des réfugiés -- notamment juifs -- des travaux pénibles. "Mais ils pouvaient sortir le soir, dit-il, et il est inexact que ce sont les organisations juives qui devaient subvenir aux coûts de ces camps."
Par ailleurs, la BBC va diffuser ce soir un documentaire affirmant que de l'or dentaire, provenant des camps d'extermination nazis, a été retrouvé dans les vrenelis de la Banque nationale suisse (BNS), frappés après-guerre et faussement datés de 1935. Pour appuyer ses dires, la chaîne britannique cite des analyses de l'université de Californie, qui aurait trouvé dix fois plus de mercure dans les vrenelis d'après-guerre que dans ceux d'avant guerre. La BNS récuse la valeur de ces analyses et s'en remet aux travaux d'experts de la commission Bergier.