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Switzerland and the Holocaust Assets

Swiss Press

The following interview was first published in "Le Nouveau Quotidien" (Lausanne) on June 18, 1997 and is reproduced here with the editor's agreement.


Alfred Defago, le torchon brûle entre la Suisse et les Etats-Unis. Comment rapprocher les deux côtés de l'Atlantique?

Journaliste de formation, Alfred Defago vient d'être nommé ambassadeur de Suisse à Washington. En pleine tourmente de l'affaire des avoirs juifs et de l'or nazi. Interview.

par Anne-Frédérique Widmann, New York.



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Alfred Defago, racontez-nous votre première rencontre avec les Etats-Unis.

En 1981, c'est mon épouse qui me persuada de venir visiter ce pays pour que je confronte mes préjugés à la réalité. A l'époque, j'avais en effet quelques sentiments anti-américains, très à la mode. Je témoignais notamment d'une certaine arrogance culturelle, typiquement européenne: j'étais convaincu que les Etats-Unis étaient dépourvus de culture propre, qu'ils n'offraient qu'une culture de masse, standardisée: Coca-Cola, hamburger, etc. Nous avons parcouru six Etats du Sud. Je fus captivé, fasciné. J'ai pris conscience de l'incroyable diversité régionale et sociale de ce pays. Je me suis aperçu de la richesse de sa littérature. Je réalisai que son industrie du cinéma ne produisait pas que des navets mais plus de bons films que n'importe quelle autre nation et qu'en peinture, on ne peut imaginer le XXe siècle sans l'Amérique. En rentrant, je décidai d'approfondir mes connaissances. Et en 1983, une année avant de reprendre la rédaction en chef de la DRS, je m'envolai pour une année sabbatique à Berkeley, en Californie.

Après plus de dix ans de journalisme, vous êtes donc retourné à l'université?

Oui, j'y ai amélioré mon anglais. J'ai également suivi des séminaires sur les médias et accompli des stages dans différentes radios et chaînes de télévision. Surtout, je me suis ouvert au changement. En Suisse, ce dernier fait parfois peur car il est perçu comme incertain, risqué. Aux Etats-Unis, il est ressenti comme éminemment positif. Ce séjour m'a ouvert l'esprit.

Y a-t-il des aspects de la société américaine que vous n'appréciez pas?

Oui, bien sûr. Je ne suis pas un enthousiaste dépourvu de nuances. Il y a notamment cette culture de masse, bien réelle, et cette forme de générosité que les Européens assimilent souvent à de la superficialité. Mais il est important de ne pas nous figer sur une vision stéréotypée des Etats-Unis. Particulièrement aujourd'hui. J'ajouterai aussi que je ne suis pas non plus dépourvu de critiques à l'égard de mon propre pays.



Un diplomate
atypique

Alfred Defago n'a pas gravi avec application tous les échelons de la formation diplomatique traditionnelle. Il est un "outsider", un de ces diplomates d'un genre nouveau qui représentent Helvetia après avoir mené une tout autre carrière. Né en 1942 à Coire, Alfred Defago a fait ses premières classes politiques dans le restaurant familial. Il y rencontre, il y écoute des politiciens de tout bord, notamment Leon Schlumpf. Il y trouve des encouragements à étudier l'histoire médiévale et la littérature allemande. C'est aussi ce mélange de sensibilités qui, explique-t-il, le transforma politiquement en centriste (Alfred Defago est membre du PDC).
Quinze ans durant, Alfred Defago travaille à la DRS, la radio alémanique, enchaînant les rubriques: étrangères, économie, politique nationale, etc. En 1984, il est nommé rédacteur en chef. Avant le grand saut dans l'administration fédérale. Le journaliste est nommé directeur de l'Office fédéral de la culture, puis secrétaire général du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). En 1994, cet homme que l'on dit proche de Flavio Cotti devient consul et s'envole pour New York. Alfred Defago adore Big Apple. Amoureux de la culture, il fréquente ses galeries, ses théâtres. Comblé, il dit n'avoir jamais projeté de devenir ambassadeur de Suisse à Washington. Mais, à New York, Alfred Defago a tissé des liens avec les représentants du Congrès juif mondial. A plusieurs reprises, notamment à la suite de l'interview donnée par Jean-Pascal Delamuraz, il a contribué à sortir la Suisse de l'ornière. Pour Berne, il possède le profil idéal. Aujourd'hui, le nouvel ambassadeur consacre au minimum douze heures par jour à sa nouvelle fonction. (AFW)


Parlons-en. Vous venez justement d'y séjourner.

A chaque fois que je rentre en Suisse, je suis frappé par une certaine étroitesse d'esprit et surtout par le pessimisme à l'égard du futur et du potentiel du pays. Aux Etats-Unis, la situation économique actuelle est certes très favorable. Mais il y a surtout cet optimisme contagieux, fantastique. Les Européens y voient un signe de naïveté et l'assimilent à quelque chose d'artificiel. Peut-être! Mais je préfère cela aux gémissements. Les Etats-Unis possèdent un incroyable potentiel en matière d'innovations. Ils font preuve d'une énergie impressionnante. C'est quelque chose qui manque en Europe. Parfois, le Vieux-Continent me semble fatigué, tourné vers le passé.

Depuis la chute du Mur, on entend parfois que les Etats-Unis offrent le seul modèle -- politique, économique, social -- valable. Croyez-vous en la nécessité de copier l'Amérique?

Non. La "success story" américaine a certainement des choses à nous apprendre mais l'Europe possède une histoire différente; le rôle de l'Etat y est différent. Copier des recettes n'aurait pas de sens. La dérégulation du système social qui a cours aujourd'hui en Europe résulte sans doute de l'exemple américain. Mais nous ne pouvons aller aussi loin. Aux Etats-Unis, l'individualisme est roi. En Europe, le tissu social a toujours été plus solide. Enfin, les écarts culturels sont extrêmement importants. Les systèmes politiques suisse et américain présentent par exemple nombre de points communs. Mais les Américains pratiquent la démocratie de manière plus conflictuelle. Ils vénèrent le leadership tandis que nous nous méfions des chefs puissants et favorisons l'approche consensuelle. Ces différences expliquent en partie les malentendus que nous connaissons aujourd'hui.

Vous faites référence à l'affaire des avoirs juifs et de l'or nazi?

Oui. Le principal problème auquel nous sommes confrontés sur ce dossier est que nos deux cultures de la communication sont à l'opposé l'une de l'autre. Nous gérons nos affaires de manière sobre et même ennuyeuse. Nous préférons éviter le conflit. Quant aux Américains, avant d'arriver à un compromis, ils aiment s'affronter. Ils débattent le fond des choses sur un mode émotif que nous n'apprécions guère. Ce fossé a provoqué d'importantes erreurs de perception de part et d'autre.

C'est-à-dire?

Aux yeux des Américains, les Suisses témoignent d'une froideur et d'une insensibilité bureaucratiques qui leur semblent presque inhumaines. Ils en déduisent que nous cherchons à entraver le processus, que nous ne souhaitons pas réellement agir. De notre côté, nous assimilons leur attitude à du show, à quelque chose d'artificiel, de pas franc. Nous avons l'impression qu'ils ne font pas l'effort de nous comprendre et qu'ils se contentent de nous rouer de coups.

N'est-ce pas la réalité?

Non, pas selon leur perception. Or c'est cette impression qui a rebuté une partie des Suisses, qui les a mis en colère et rendus intransigeants. Aujourd'hui, l'incompréhension mutuelle a atteint un tel degré qu'il devient vraiment difficile de calmer le jeu. De part et d'autre, on se comporte quelquefois comme des éléphants dans un magasin de porcelaine.

Quel est l'exemple le plus caricatural de cette incompréhension?

Le cas Meili. Aux yeux des Américains, l'ex-gardien de l'UBS est un héros et une victime du système judiciaire helvétique. Ils sont sincèrement persuadés que ce pauvre homme a besoin d'aide. Ils le traitent comme le fugitif d'une république bananière! Naturellement, cela irrite fortement les Suisses qui estiment qu'il s'agit d'une procédure légale conduite comme il se doit par le juge en charge.

Mais, dans ce cas précis, le juridisme étriqué de la Suisse ne mérite-t-il pas d'être critiqué?

Il aurait été préférable d'éviter cette procédure. Mais Christoph Meili n'a pas été inculpé et, en vertu de la séparation des pouvoirs, c'est au juge zurichois de gérer son cas. Mais il est extrêmement difficile d'expliquer cela au public américain. De la même manière, l'attitude du Congrès semble totalement exagérée et incompréhensible vue de Suisse. Avec des perceptions aussi opposées, il est vraiment difficile de trouver un langage commun.

A votre avis, est-il encore possible d'en trouver un?

Mon espoir, c'est que cet été offre un temps de pause qui permette de mettre sur pied un nouveau type de dialogue. Un débat trop long et trop polarisé comporte des risques de nouveaux malentendus. De part et d'autre, nous devrions donc renoncer à débattre de chaque nouvelle pseudo-révélation. C'est la seule façon de créer un climat de modération.

Mais la communication n'a-t-elle pas bon dos? Le réel problème n'est-il pas la méfiance suscitée par certaines réactions suisses? Les Américains ne parviennent pas à oublier que les banques ont commencé par nier l'existence des comptes dormants.

Il est vrai que les Américains ne nous font pas entièrement confiance, qu'ils nous soupçonnent de dissimuler des faits et sont convaincus que nous ne réagissons qu'aux pressions. Mais, une fois encore, cela est dû à un problème de communication. Les informations et déclarations venues de Suisse ont parfois été si mal coordonnées qu'il fut difficile, même pour des Suisses, de comprendre certaines remarques peu opportunes ou des silences. C'est un problème réel lié aux nombres d'acteurs helvétiques dans cette affaire. Il y a les banques, divisées entre elles, le reste de l'économie, le Parlement, les partis politiques, le Conseil fédéral et le peuple! Ce choeur ne chante pas toujours à l'unisson. La cacophonie était encore pire il y a quelques mois. Mais l'image que nous donnons aux Américains doit absolument être améliorée. Sans cela, nous ne résoudrons pas cette affaire.

Et les autorités helvétiques? Divisées entre une ligne dure à l'égard des Américains et une ligne plus souple, elles peinent à parler d'une seule voix.

Il est naturel que le pays présente des vues diverses sur cette crise. Ce n'est pas négatif en soi. Mais le problème est que ce qui est perçu par une partie des Suisses comme une réaction ferme -- par exemple la justification historique de certains faits -- apparaît comme un signe de faiblesse en Amérique. De la même manière, alors que dire "I am sorry" est libérateur aux Etats-Unis, une telle phrase est perçue comme une concession humiliante en Suisse.

Vous êtes intervenu à Berne pour adoucir la première réaction du Conseil fédéral au rapport Eizenstat. Votre intervention a ensuite fait l'objet de fuites dans la presse. Des tenants de la ligne dure tentent-ils de vous nuire?

Il s'agit là de pure spéculation. Cela dit, comme l'a écrit un quotidien romand, il est bien possible que je sois perçu comme "trop mou" par une partie des Suisses. Mon rôle est de chercher un terrain d'entente entre les parties, de maintenir un dialogue -- même difficile -- et d'empêcher le processus de dérailler. Jusqu'ici, nous y sommes parvenus. D'un autre côté, j'ai toujours été d'avis que nos critiques devaient être communiquées aux Américains et j'ai défendu des prises de position fermes concernant certains points du rapport Eizenstat. Mais, pour être bien comprises aux Etats-Unis, nos remarques doivent être combinées avec des éléments de compassion envers les victimes. Mon message a été entendu puisque mes réserves ont été introduites dans le texte final du Conseil fédéral. Cela dit, ces fuites me dérangent. Il n'est pas bon que la Suisse soit perçue comme un pays incapable de garder ses secrets. Nous devrions nous abstenir de rendre nos divergences publiques de cette manière.

Vous vous dites favorable à une stratégie "offensive" de la Suisse. Qu'entendez-vous par là?

Nous devrions répéter que nous souhaitons régler cette affaire au mieux et au plus vite et expliquer aux Américains, qui ont parfois de la peine à comprendre notre histoire, que notre passé est constitué d'un mélange d'éléments positifs et négatifs. Nous devrions communiquer toutes nouvelles informations en notre possession et reconnaître certaines erreurs que nous avons manifestement commises. Nous devrions également renoncer à nous justifier sur un plan historique car ce qui est en jeu aujourd'hui ce n'est pas l'histoire mais comment nous la gérons. Enfin, il faut que des résultats concrets soient produits au plus vite: le Fonds spécial doit procéder aux premières distributions d'argent, la commission Volcker doit avoir accès aux documents pertinents et il faut que la commission Bergier présente ses rapports préliminaires. Nous devons tout faire pour accélérer le processus. Sinon, les discussions resteront empreintes de méfiance.

Vous êtes né en 1942. Avec quelle image de la Suisse avez-vous grandi?

J'ai entendu parler d'Hitler pour la première fois en 1946: je croyais qu'il venait de Chine! Plus sérieusement, j'ai été élevé dans les années 50, en pleine guerre froide, avec une image tout à fait honorable de la Suisse. Mon père avait été mobilisé. J'étais convaincu que mon pays avait joué un rôle totalement positif pendant la guerre. Les premières questions datent du début des années 80 avec la publication d'ouvrages comme celui de Werner Rings. Je réalisai alors que tout n'avait pas été si parfait. Mais ce qui m'a le plus surpris, c'est le nombre de Suisses qui, dans les années 90, ne connaissaient toujours pas ou ne voulaient pas connaître ce passé. Jusqu'à maintenant, il n'y a pas vraiment eu de débat national sur notre histoire.

Vous avez été le témoin ces derniers mois d'attaques très dures contre notre pays. Etait-ce douloureux sur un plan personnel?

Oui, bien sûr. Mais je suis néanmoins convaincu que le processus en cours est sain, nécessaire et que la Suisse en sortira renforcée.

Les positions se sont durcies en Suisse. Ne sommes-nous pas en train de perdre cette chance de nous réconcilier avec notre passé?

Ce risque existe. C'est pour cela que nous devons expliquer aux Américains, notamment aux médias, pourquoi l'humeur en Suisse n'est pas des meilleure. Il faut aussi demander aux Suisses de garder l'esprit ouvert en leur expliquant que nous devons entreprendre ce processus indispensable en collaboration avec d'autres pays.

On s'achemine vers une conférence internationale. Cette internationalisation n'est-elle pas justement une chance pour la Suisse?

Absolument. On admet de plus en plus que la discussion doit démarrer sur un plan international et que cette affaire doit se clore sur ce plan-là également. De plus, l'administration américaine nous reconnaît un rôle de modèle et conseille à d'autres pays de s'engager dans la même voie que nous. C'est très encourageant.

Parlons un peu de l'image de la Suisse dans le monde.

Il y a une espèce de fascination morbide à l'égard de l'affaire des avoirs juifs et de l'or nazi. La Suisse est de plus en plus réduite à un seul dossier. Comme si nous ne pouvions parler que de cela. C'est ridicule, dangereux et cela déforme la réalité helvétique. Nous devrions élargir cette perception à d'autres éléments. Nous devrions avoir assez confiance en nous pour évoquer d'autres aspects de notre pays dont nous sommes fiers. Nous avons en effet beaucoup à amener au reste du monde.

Quoi par exemple?

La culture suisse! Notre système démocratique, notre protection des minorités et notre façon de cohabiter au-delà des barrières linguistiques. Nous mettons actuellement sur pied un plan d'action qui vise à présenter la Suisse dans un autre contexte. Il faut promouvoir les échanges culturels, inviter de jeunes Américains en Suisse et vice versa. A mon avis, il faudrait même lancer une grande initiative culturelle, quelque chose d'audacieux qui montrerait la valeur de ce que nous avons à apporter au monde. Nous avons d'excellentes raisons de croire en nous-mêmes. Il s'agit maintenant de les faire rayonner.


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