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Switzerland and the Holocaust Assets

Swiss Press

The following article was first published in "Le Courrier" (Geneva) on October 11, 1997 and is reproduced here with the author's agreement.


Une collaboration économique instituée volontairement

Le poids de l'antisémistime dans les décisions prises par l'oligarchie suisse pendant la guerre.

par Maurice Stroun



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Pour la première fois de son histoire, la Suisse se retrouve au banc des accusés. Pour comprendre l'histoire de cette période, il faut examiner le comportement de l'oligarchie suisse; celle-ci se recrute principalement dans le monde des grandes banques, des assurances, de la finance et de la grande industrie.

En remontant aux années trente et en analysant les intérêts et les peurs de ce groupe dirigeant, on découvre la logique de son comportement, même si celui-ci peut nous apparaître aujourd'hui comme amoral ou irrationnel.

L'historien Michael Harsgor, spécialiste des oligarchies, dit que celle de la Suisse est la plus puissante parmi les pays occidentaux. En effet, la Suisse, depuis bientôt deux siècles, n'a connu ni révolution, ni bouleversements qui résultent des guerres, plus encore de guerres perdues; et même la courte et sanglante aventure napoléonienne en Suisse ne toucha que peu aux équipes dirigeantes. Rappelons que, selon Harsgor (1), ce qui distingue l'oligarchie de la classe dominante, c'est que bien qu'étant le noyau dur de celle-ci, elle a le sens de la durée et donc de ses limites. Elle ignore, en général, la cupidité inhérente à toute classe dominante qui peut entraîner des réactions mettant en péril la stabilité du pays et donc aussi de son pouvoir. En ce sens, l'oligarchie a un rôle positif à jouer. Dans l'histoire, d'ailleurs, on verra fréquemment l'oligarchie faire alliance avec les classes populaires pour bloquer une politique aventureuse de la classe dominante. Tout pays structuré a une oligarchie et ce terme en soi n'a rien de péjoratif.

La question posée est la suivante: pourquoi l'oligarchie suisse a-t-elle agi pendant la guerre sans comprendre que dans ce conflit se jouait le destin de la civilisation? Si elle n'a pas compris que la dernière guerre n'avait rien de commun avec celle de 1914-18 -- un conflit se réduisant à des divergences territoriales -- c'est essentiellement dû à deux éléments: sa hantise du communisme représenté par l'Union soviétique et un antisémitisme qui l'empêchera de saisir le caractère profondément pervers du régime nazi. Pour elle ce régime était simplement comparable au régime fasciste italien ou au régime franquiste qu'une partie de la bourgeoisie admirait pour avoir mis au pas la classe ouvrière.

Cette vue de l'Allemagne hitlérienne est admirablement illustrée par le cas de Carl Burckhardt, historien, haut-commissaire de la SDN à Danzig avant la guerre. Pendant la durée des hostilités il assura la direction du Comité International de la Croix Rouge en tant qu'un des membres influents de cette institution, et après la guerre il se trouva ambassadeur de Suisse à Paris. L'historien Paul Stauffer (2), qui lui a consacré un livre, dit de lui: "Certes, il était profondément anticommuniste et craignait 'le danger rouge'. Il voyait dans une Allemagne forte un rempart pour l'Europe occidentale. Elle incarnait pour lui un moindre mal, d'autant qu'a ses yeux le nazisme n'était qu'un phénomène éphémère, parce que dépourvu de doctrine et de substance intellectuelle. Il ne fallait donc pas à ses yeux, être anti-allemand à outrance. Il aurait aimé contribuer à une paix de compromis, pour éviter l'effondrement total de l'Allemagne : le vide laissé aurait pu ouvrir la voie à une invasion totale de l'Europe par les Soviétiques, ce qui était sa hantise..." (3).

René Payot, quant à lui, rédacteur en chef au Journal de Genève, quotidien proche des milieux de la finance, reflétait bien l'opinion de l'oligarchie par son admiration pour le système corporatiste qui est la base du fascisme mussolinien: "un système qui permet à la fois de sortir de l'anarchie et d'éviter l'étatisme tout en rapprochant patrons et ouvriers dans divers corps de métiers" (4), et ce qu'on pourrait appeler un antisémitisme de bon aloi en apportant son soutien à la politique antisémite du Département de Justice et Police de la Confédération: "Nous n'avons pas en Suisse de question juive, à proprement parler. Nous ne voulons pas qu'il puisse s'en poser une dans les dix ou vingt ans. Aussi le souci de l'avenir et le désir de maintenir la paix intérieure nous imposent-ils la prudence dans le domaine de l'immigration, prudence nécessaire qui est dans l'intérêt de tous..." (5).

Or, Payot est très explicite aussi bien sur la nécessité de détruire l'Union Soviétique que sur celle de la survie de l'Allemagne nazie. "...l'Axe réplique qu'il entend détruire le bolchevisme ... Personne ne conteste que l'établissement d'un régime différent en Russie sera un bienfait pour le monde ...Quant au régime nazi, il incarne une révolution qui évoluera comme tous les mouvements de ce genre et il ne faut pas oublier qu'il a conquis légalement le pouvoir grâce aux millions de suffrage qu'il a recueillis. Sa destruction préconisée à l'article 6 du plan Churchill-Roosevelt ne se concilie d'ailleurs pas très bien avec 'le droit pour chaque nation de choisir son régime'." (6)

Enfin, citons ce qu'écrivait Jean Martin, directeur du Journal de Genève: "Lorsque plus tard les historiens étudieront notre époque, l'aventure hitlérienne apparaîtra davantage comme un incident à côté de la grande lutte entre l'Occident et l'Orient, entre l'Europe et l'Asie, entre le christianisme et le bolchevisme. L'Europe ne vivra en paix que lorsque le bolchevisme aura été extirpé du continent." (7) Et encore quand au début de l'hiver 1941 l'armée allemande n'a pas encore réussi à écraser totalement les forces soviétiques: "A supposer que, grâce à l'appui anglo-saxon, l'URSS parvienne à vaincre le Reich, le bolchevisme déferlerait sur le continent européen... Mais avant de porter secours à la 'Russie', Anglais et Américains ont-ils pensé à ce que serait le triomphe du bolchevisme ?" (8)

Par rapport à la question juive, l'attitude générale des autorités suisses est reflétée par le discours que tint le Dr. Heinrich Rothmund, directeur de la Division de police au Département fédéral de Justice et Police. A l'automne 1942, invité par la Gestapo à visiter le camp de concentration d'Oranienburg, près de Berlin, au cours du déjeuner qui suivit, Rothmund, fit un petit discours. Il expliqua avec fierté à ses hôtes que la Suisse avait été plus sage que l'Allemagne avec ses juifs. Dans son rapport à ses supérieures il écrit: "J'ai essayé de faire comprendre à ces messieurs qu'en Suisse la population et les autorités avaient décelé très tôt le risque de judéisation et qu'elles avaient toujours lutté contre, de telle sorte que les désavantages qu'apportaient la population juive étaient compensés pas les avantages, ce qui n'était pas le cas en Allemagne." (9) En fait, Rothmund ne faisait que répéter l'opinion du Département politique dont, en 1920, un service estima que "l'élément juif est d'une manière générale plus nuisible qu'utile à notre Pays. (10)

Comme le rappelle la vice-présidente de la Commission fédérale contre le racisme B. Sambuc (11), cette "sagesse", très particulière, avait entraîné les autorités fédérales et cantonales, dès les années vingt, a prendre des mesures discriminatoires à l'encontre des juifs en instituant une sorte de législation parallèle. D'ailleurs divers cantons vont faire passer le nombre d'années de résidence à quinze ans pour les juifs voulant acquérir la nationalité suisse contre dix pour les autres résidents étrangers. En 1926, le Conseil fédéral édicte une ordonnance instituant un numerus clausus limitant le nombre de naturalisations de juifs à douze par années pour toute la Suisse!

L'antisémitisme profond des autorités en fait les pères objectifs d'une des mesures les plus dramatiques que le gouvernement du Reich introduisit à l'encontre de ses propres citoyens juifs avant de l'appliquer à l'ensemble des juifs des pays conquis. De quoi s'agit-il? Jusqu'en 1938 les citoyens allemands pouvaient entrer en Suisse sans visa; il y avait réciprocité pour les Suisses se rendant en Allemagne. Les autorités suisses, effrayées à l'idée que des allemands de confession juive puissent venir en Suisse soit pour y trouver refuge, soit en attendant de pouvoir partir dans un autre pays, cherchèrent un moyen leur permettant de les déceler à la frontière afin de pouvoir les refouler. De ce fait, les autorités proposèrent au gouvernement du Reich de mettre un "J" sur les passeports des citoyens juifs allemands.

Le gouvernement allemand accueillit d'abord cette suggestion avec réserve. En effet, en 1938, le régime nazi se préoccupait encore, dans une certaine mesure, de l'opinion internationale. Mais, finalement, devant l'insistance des autorité suisses le gouvernement de Berlin donna son agrément. Cet accord a été approuvé à l'unanimité par le Conseil fédéral le 4 octobre 1938. Ce sont donc les autorités suisses qui suggérèrent les premiers et imposèrent un signe distinctif aux Allemands de religion juive. Les autorités fédérales sont ainsi à l'origine de ce qui devait se transformer en l'étoile jaune pour tous les juifs des pays occupés par l'armée d'Hitler.

Comme le faisait remarquer G. Riegner, président honoraire du Congrès juif mondial, le "J" sur le passeport non seulement empêcha un certain nombre d'allemands juifs de pénétrer en Suisse, mais eu pour conséquence que des pays, qui accordaient facilement des visas à des allemands, le refusèrent alors aux porteurs de passeports marqué d'un "J". A titre de réciprocité, les autorités de Berne s'engagèrent à indiquer à celles du Reich la qualité d'aryen ou non de ses citoyens. Force est de constater que la Suisse est ainsi la première, parmi les nations démocratiques, à collaborer avec l'Allemagne dans l'application des lois de Nuremberg.

Le 25 juin 1940 la France est vaincue et signe l'armistice: les troupes anglaises quittent le continent. La Suisse se trouve complètement encerclée par les pays de l'Axe (Allemagne et Italie).

Il y a encore deux, trois ans, l'histoire officielle de la Suisse, acceptée par le plus grand nombre, était que l'armée dissuada l'Allemagne d'envahir la Suisse. Des historiens bien en cour, comme G.-A.Chevallaz (12), propagèrent ce mythe. Aujourd'hui, selon une étude de l'École militaire supérieure de l'EPF de Zurich, 60 % des citoyens pensent que c'est plutôt la collaboration économique avec l'Allemagne qui sauva la Suisse. (13)

Or, si l'on veut comprendre les décisions des autorités pendant et après la guerre, décisions qui entachent la réputation de notre pays, il ne faut pas tomber dans un autre mythe: celui d'une collaboration totale entre l'économie suisse et l'économie de guerre allemande que le gouvernement suisse s'est vu forcé d'accepter pour sauver le pays. Entendons-nous, nous ne contestons pas qu'entre 1940 et 1943 cette collaboration économique a, sans nul doute, permis d'éviter l'invasion des forces hitlériennes. Ce que nous discutons c'est l'esprit dans lequel s'est établie cette collaboration économique avec l'Allemagne.

Nous suggérons qu'elle n'a pas été imposée, mais instituée volontairement et avec enthousiasme par l'oligarchie suisse.

Au moment où la France capitule et l'Angleterre semble vouée à une défaite certaine, il ne reste, sur le Continent, qu'une puissance, l'Allemagne, pour s'opposer à la bolchevisation de l'Europe par l'URSS qui a déjà occupé une partie de la Pologne et de la Finlande. Aussi, l'oligarchie du pays décide, tout en le "cachant constamment et délibérément au peuple suisse" (14) -- dans sa très large majorité antiallemand -- de mettre la puissance de l'économie de la Suisse et de sa place financière à la disposition de l'Allemagne sans se préoccuper de la neutralité suisse. Cela ne signifie pas que les dirigeants du pays étaient pro hitlériens, qu'ils ne regrettaient pas la victoire de l'Allemagne sur la France, mais les circonstances étant ce qu'elles étaient, ils ont fait un choix stratégique qui correspondait plus à leurs intérêts propres qu'à celui de l'ensemble du pays.

Il faut le préciser encore, les relations économiques qui se sont établies entre l940 et 1943 n'auraient pas été différentes si la collaboration avait été forcée ou volontaire. Cependant, toute la politique économique après 1943, et jusqu'à la fin de la guerre, ainsi que celle de la place financière pendant des dizaines d'année encore après le conflit, aurait été différente. Il apparaît aussi qu'en misant, comme moindre mal, sur une Europe hitlérienne, rempart contre le communisme, sa politique d'asile pendant la guerre a abouti à faire de la Suisse l'un des seuls pays d'Europe non alliés de l'Allemagne ayant préservé un gouvernement légal qui ait contribué au projet d'Hitler de solution finale pour le peuple juif. En cela elle assume le même destin tragique que la France.

L'hypothèse que nous suggérons pour expliquer la politique suisse pendant toutes ces années donne une rationalité aux actes des gouvernants, actes qui leur sont justement reprochés aujourd'hui. L'excuse que le pays était encerclé ne convainc plus.

L'importante collaboration économique et financière a été maintenue jusqu'à la fin de la guerre. Comme le fait remarquer l'historien allemand Willi A. Boelcke (15), en s'appuyant sur les procès-verbaux secrets du "Comité de politique économique allemand" de la période de la guerre, on comprend mal pas pourquoi les autorités fédérales n'ont pas cherché à réduire cette coopération économique dès la fin de l'année 1943. En effet, la modification des rapports de force sur le plan militaire entre le Reich et les Alliés écartaient le danger d'invasion et l'Allemagne devenait de plus en plus dépendante de la Suisse sur le plan financier. Or, jusqu'à la veille de la capitulation de l'Allemagne, les autorités helvétiques vont soutenir économiquement, financièrement et industriellement l'effort de guerre de ce pays en dépis du risque que cela entraînait.

Il faut d'ailleurs se rappeler que les dirigeants allemands annonçaient que des armes nouvelles allaient sortir et changer les données du conflit. Il y eu les V1 et les V2 et rien ne permettait d'écarter l'hypothèse que les savants allemands allaient mettre au point la bombe atomique avant les alliés. On peut en déduire que l'oligarchie suisse a voulu laisser jusqu'au bout toutes ses chances à l'effort de guerre du 3e Reich, en espérant que ses armées finalement, par miracle, arriveraient à refouler le rouleau compresseur soviétique.

Par contre, si on admet que l'économie avait été mise à la disposition des forces hitlériennes uniquement dans le but de sauver la Suisse de l'occupation, alors pourquoi cette collaboration n'a-t-elle pas fortement diminué et finalement cessé après 1943 ? Si tel avait été le cas, il n'y a pas de doute que les dirigeants suisses auraient agi en conséquence pour faire, comme le dit le Professeur Boelcke, "au moins tout le nécessaire pour que la guerre se termine plus tôt." (16)

La Suisse va, malgré les accords conclus le 8 mars 1945 avec les Alliés, bafouer le Currie Agreement (d'après le nom du chef de la délégation alliée, Loughlin Currie). Un des points de ce traité était la promesse des autorités suisses de cesser immédiatement d'acheter de l'or à l'Allemagne, promesse qui sera violée un mois plus tard (le 6 avril). Or, si l'or avait été recelé uniquement dans le but de sauver le pays entre 1940 et l943, les autorité helvétiques n'auraient eu aucune raison de le nier après la guerre, tout en faisant le nécessaire pour indemniser les ayants droit. Par contre, si en toute connaissance de cause, la Banque Nationale a continué, jusqu'à a fin des hostilités, à receler l'or venu d'Allemagne alors que rien ne le justifiait sinon un choix stratégique inavouable et l'esprit de lucre, alors naturellement on n'avait pas d'autre choix que de persister dans la négation du délit.

C'est cette dernière solution qu'a adoptée la délégation suisse, présidée par l'ambassadeur Walter Stucki, aux pourparlers qui ont précédé la conclusion de l'accord de Washington (1946). Quand finalement il fut décidé que la Confédération verserait aux alliés, pour solde de tout compte, 250 millions de francs, le représentant suisse affirma que cette somme ne représentait en aucun cas des réparations ou la restitution d'or volé. L'Ambassadeur Stücki déclara que c'était simplement une contribution à la reconstruction de l'Europe.

Aujourd'hui encore, Bernard Stettler, directeur de la SBS, déclarait fin juin, lors du débat à la Télévision suisse allemande qui a suivi le film de la BBC sur la Suisse et la guerre, qu'il était étonné que les dirigeants de la Banque Nationale ne se soient pas rendus compte qu'ils achetaient de l'or volé. Or, aussi bien l'Ambassadeur Stucki que le directeur Stettler savaient pertinemment que la place financière suisse fonctionnait, en toute connaissance de cause, comme lessiveuse de l'or du 3e Reich. En effet, par exemple, le 18 juin 1942, Paul Rossy, directeur général de la Banque Nationale, lors de la session du directoire, à propos d'une livraison d'Allemagne de lingots d'or dont le poinçon révélait qu'ils avaient été volés, proposa de les faire fondre et d'y apposer ensuite le poinçon suisse (17)!

La collaboration qui s'était instituée entre l'Allemagne nazie et l'oligarchie suisse va d'ailleurs se poursuivre même après l'écroulement du 3e Reich. Les Alliés craignaient que des dirigeants nazis, qui avaient pu s'échapper, utilisent les fonds allemands, cachés dans des pays neutres, pour travailler à la reconstruction d'un 4e Reich. Pour contrer ce risque, les Alliés avaient établi un plan (appelé Safehaven) pour faire échouer ce projet (18). Or les dirigeants suisses n'hésiteront pas à violer l'accord de Washington (1946) qui, entre autre, obligeait la Suisse à saisir tous les biens contrôlés par les Allemands d'Allemagne -- à l'exception des biens des Allemands victimes du nazisme -- et à les remettre aux Alliés (La Suisse était autorisée à garder la moitié de la vente pour couvrir sa créance envers le 3e Reich).

Les grandes banques suisses vont faire l'impossible pour soustraire les biens allemands à la mainmise des Alliés. D'autre part, les biens des nazis qui se trouvaient en Suisse ou d'autres qui transitèrent par les banques, furent discrètement acheminés en Argentine (19). Notons que la Suisse récupérera sa créance sur le 3e Reich en se servant sur certains biens allemands qu'elle fut forcée de vendre et en recevant six cent millions du gouvernement Adenauer.

Or, en 1946 les pires cauchemars de l'oligarchie se réalisent. Les troupes soviétiques sont sur l'Oder et à Berlin. Roosevelt, avec légèreté, a accepté à Yalta (février 1945) que la Pologne et l'ensemble des Balkans tombent dans la zone d'influence russe. Certains on pu alors s'imaginer qu'il était utile pour le futur de protéger les biens de ces anciens alliés qui s'étaient montrés plus déterminés dans la lutte contre le bolchevisme que ces américains qui jouaient à faire ami ami avec l'oncle Jo. Si on prend, par contre, le cas de figure d'une Suisse contrainte de se soumettre en 1940 aux desiderata de l'Allemagne dans l'attente et l'espoir que finalement les Alliés gagnent la guerre, la conduite après la guerre de la place financière suisse s'obstinant à protéger les biens allemands et nazis est incompréhensible.

Revenons à la politique d'asile discrimatoire de la Suisse pendant la guerre pour constater en fait que la barque ne fut jamais pleine, sauf pour les juifs. Comme l'écrit Christophe Graf "la politique restrictive de la Suisse à l'égard des réfugiés était aussi déterminée par une attitude fondamentalement antisémite, ou tout au moins xénophobe et assez fermée, très répandue à l'intérieur." (20) Sept mille réfugiés juifs ont été non pas accueillis mais autorisés à pénétrer sur le territoire jusqu'en 1939. L'accueil, c'est-à-dire leur hébergement était à la charge des Suisses de confession juive et ceci depuis 1933. Par contre, les autorités fédérales ne demandaient pas aux Suisses des communautés protestantes ou catholiques d'assumer les frais financiers d'hébergement des réfugiés chrétiens fuyant le nazisme.

Pendant toute la guerre environ treize mille autre juifs seront autorisés à rester dans les mêmes conditions. Mais dès l'automne 1940, après l'occupation de la Hollande, de la Belgique et la France, le Conseil fédéral va prendre des mesures pour refouler un grand nombre de fugitifs fuyant le nazisme, plus spécifiquement ceux de confession juive. De plus, le 13 août 1942, une loi est édictée qui commande de renvoyer par la force tout juif qui aurait pénétré illégalement en Suisse.

Tout en tenant compte de l'antisémitisme de l'oligarchie suisse, nous suggérons que les mesures prises contre les fugitifs juifs, qui pénétraient sur le territoire, n'auraient pas pris cette ampleur si les autorités n'avaient pas préparé l'intégration de la Suisse à une Europe nazie, après le triomphe ardemment souhaité des armées allemandes sur l'URSS. Dès lors, plutôt que d'être contraint, dans un avenir proche, d'assumer en Suisse des mesures coercitives contre les juifs, il valait mieux laisser faire ce travail aux forces du 3e Reich.

Cette hypothèse est possible si l'on considère que le mois d'août 1942 marque le sommet de la puissance allemande et de ses alliés. A part la péninsule ibérique, toute l'Europe est alors aux mains de l'Axe. Les troupes allemandes s'approchent de Stalingrad. L'Africacorps de Rommel se trouve à cent kilomètres d'Alexandrie. Une grande partie de l'Asie est aux mains des Japonais. En misant sur l'Allemagne, l'oligarchie pouvait penser que son choix stratégique avait été sage. Cinquante à cent mille fugitifs juifs qui avaient atteint la Suisse furent refoulés, la plupart du temps par les postes de douanes, c'est-à-dire qu'ils furent pratiquement remis aux autorités allemandes ou à la Gestapo.

Les policiers et les soldats qui suivaient cette procédure -- certains touchés par les protestations de ces chercheurs d'asile les laissaient repasser la frontière hors des postes de douanes -- obéissaient aux ordres émis, d'une part par le Département fédéral de Justice et Police dirigé par le Conseiller Edouard von Steiger et d'autre part, par le chef de l'armée, le général Guisan.

Après la guerre, dans les pays libérés, les responsables de tels actes ont été poursuivis et condamnés. Le chiffre de 50.000 à 100.000 semble certainement plus réel que 30.000 que les autorité évoquent actuellement. Rappelons que pendant des années le gouvernement helvétique évaluait à dix mille le nombre de réfugiés refoulés. Le directeur des Archives fédérales, Christophe Graf, publia courageusement (1996) un volume de documents (21) dans lequel sont étudiés 45.000 dossiers et d'où il ressort que 24.000 fugitifs ont été reconduits à la frontière. Mais c'est seulement à partir du 13 août 1942 que les refus de demandes d'asile furent enregistrés administrativement.

Il faut aussi tenir compte qu'un grand nombre de listes furent détruites comme le soulignait la "Neue Zürcher Zeitung" (5.12.1996). De plus, quand des soldats ou des policiers arrêtaient des fugitifs juifs près de la frontière et les refoulaient, la plupart du temps ces victimes n'étaient pas recensées. A titre de comparaisons remarquons que le gouvernement de la Suède, pays également totalement encerclé par les forces allemandes, ou le gouvernement danois sous occupation allemande, ne s'abaissèrent pas à commettre ces crimes. L'expression à ce propos de "très graves fautes" (22) utilisée par le Conseiller fédéral Flavio Cotti pour décrire la responsabilité des dirigeants de l'époque dans ce domaine est un euphémisme.

C'est seulement dans cette collaboration économique étroite avec l'Allemagne pendant toute la guerre et dans la volonté de sauver les biens allemands après les hostilités que l'on peut trouver une explication satisfaisante concernant le dossier des biens dits en déshérence. En effet, la place financière de la Suisse est une des richesses du pays. Les banques privées qui se sont développées dès la fin du Moyen-Age d'abord à Genève, puis a Zurich, ont largement contribué, à partir du XVIIIe siècle, au développement de l'économie de l'échange en Europe. Celle-ci a été à la base de l'augmentation générale du niveau de vie.

Les banques suisses ont longtemps été un modèle. Des centaines de milliers de citoyens suisses, qui depuis près de deux cents ans assurent par leur probité et leur sérieux la marche de ces établissements, ont contribué à cette solidité de la place financière suisse. Aussi, l'explication que l'on donne aujourd'hui à cette défaillance du monde bancaire suisse ne semble pas satisfaisante. Certes, pour certaines banques l'esprit de lucre a certainement joué. Mais le refus de trouver une solution honorable au problème des biens des survivants ou des héritiers des victimes de la Shoah (malgré les avertissements du Conseiller fédéral Max Petitpierre sur les risques encourus pour la réputation du monde bancaire suisse) a été prise au plus haut niveau, c'est-à-dire par le direction de l'Association Suisse des Banquiers.

Or, il n'y a pas de doute que l'ASB avait des raisons beaucoup plus sérieuses pour s'opposer à l'ouverture de ce dossier que celle de protéger l'indélicatesse de tel ou tel établissement financier. En refusant de distinguer entre biens placés en Suisse par des allemands résidant dans le Reich et biens de juifs allemands, comme l'impliquaient les accords de Washington de 1946, ceux qui voulaient sauver les biens nazis espéraient que cette confusion retarderait l'application de ces accords (23). Plus encore, les autorités savaient que des banques et des assurances (24) avaient remis aux autorités allemandes, dans des conditions douteuses, des avoirs juifs déposés en Suisse. Lorsque l'Allemagne avait aryanisé les biens juifs nombreux ont été les établissements bancaires ou les assurances suisses qui s'étaient montrés très dociles envers les exigences des autorités nazies. De plus, ces établissements avaient aussi remis des biens juifs à des représentants des autorités allemandes sur présentation de documents suspects exprimant soi-disant la volonté des propriétaires juifs détenus par les nazis.

En permettant aux juifs rescapés de la Shoah ou aux héritiers de ses victimes d'enquêter sur leurs avoirs, le risque était énorme que soit dévoilé la collaboration étroite et confiante entre la place financière suisse et l'Allemagne nazie pendant la guerre, collaboration qui perdurait avec ce qui en restait. Remarquons que l'antisémitisme dans les milieux dirigeants perdurait aussi. N'est-il pas effarant d'apprendre que le consul de Suisse à Budapest, Carl Lutz, qui par son action courageuse en octobre 1944, à l'égal de celle du célèbre diplomate suédois Raoul Wallenberg, sauva des milliers de juifs, fut blâmé pour cette action par ses supérieurs en 1948 (!), c'est-à-dire trois ans après la guerre.

Il est évident et compréhensible que le peuple suisse ait très mal accepté les critiques qui lui sont adressées. En effet, nous vivions tous dans le mythe d'une Suisse assiégée, attendant courageusement dans notre "réduit national" l'assaut des forces allemandes. D'ailleurs, des centaines de milliers de citoyens on vécu cette version de l'histoire, étant mobilisés pendant une partie de la guerre. Ils ignoraient alors que le général Guisan suggérait (août 1940) au Conseil fédéral d'établir une collaboration culturelle profonde entre l'Allemagne nazie et notre pays et de prendre des mesures sévères contre la presse trop libre à son goût (25).

Il n'y a pas de doute que l'oligarchie suisse actuelle a décidé de ne pas assumer le passé historique des années de guerre et de celles qui suivirent. En agissant ainsi, les dirigeants laissent supporter à l'ensemble de la population la responsabilité des décisions prises à l'époque à son insu. A aucun moment les autorités n'ont été disposées à révéler la vérité. L'information a été fournie soit par des historiens suisses courageux, soit par des chercheurs étrangers travaillant sur les archives allemandes, américaines ou russes, récemment disponibles. Leurs découvertes commencent toujours par être rejetées par les autorités jusqu'au moment où elles ne peuvent plus nier la vérité devant la réalité des faits (voir les accords avec la Pologne).

Dans les années trente, c'est l'antisémitisme profond régnant dans les milieux dirigeants qui empêcha l'oligarchie de percevoir la nature du régime nazi et l'entraîna pendant la guerre à allier l'économie de la Suisse à l'Allemagne dans sa lutte contre l'URSS. C'est aujourd'hui ce même antisémitisme qui semble devoir être utilisé pour rassembler le peuple autour de son oligarchie dans le refus de celle-ci de faire face à un passé peu glorieux.

Après les déclarations intempestives d'un Président du Conseil fédéral sonnant la contre-offensive de l'oligarchie, il est révélateur qu'on a vu paraître dans la presse une foison de lettres antisémites sans que certaines rédactions se sentent tenues d'exprimer leur point de vue à ce sujet. En cherchant à faire l'impasse sur les années de guerre et celles d'après guerre, les autorités ne contribuent pas à permettre à la Suisse de se construire un avenir.

***

1 Michaël Harsgor, Un si petit nombre, Fayard 1994.
2 Paul Stauffer, Carl Burckhardt, Zwischen Hofmannsthal und Hitler, Facetten einer aussergewöhhnlichen Existenz, Verl. Neue Zürcher Zeitung, 1991.
3 in Philippe Barraud, L'Hebdo, Comment Carl Burckhardt a éventé le piège nazi, 20.5.1997, p. 25.
4 René Payot, La conférence de Vevey, Journal de Genève, 13.5.1933, in Michel Caillot, Un regard ambigu sur la guerre, Mémoire de licence, Université de Genève, 1997, p. 22.
5 René Payot, La question juive et la Suisse, Journal de Genève, 2.12.1938 in Michel Caillot, op. cit., p.45.
6 René Payot, Les belligérants et la paix, Journal de Genève, 6.9.1941, in Michel Caillot, op.cit. p. 217.
7 Jean Martin, La mer latine, Journal de Genève, 8.11.1939, in Michel Caillat, op. cit. p. 61.
8 Jean Martin,, En toute chose ...", Journal de Genève, 14.11.1941, in Michel Caillot, op. cit., p. 232.
9 Archives fédérales, document cité par Heinz Roschewski, Heinrich Rothmund in seinen Akten: zur Frage des Anstisemitismus in der schweizerischen Flüchtlingspolitik, 1939-1945, in Christoph Graph, Die Schweiz und die Flüchtlinge, 1933-1945, revue des Archives fédérales, Etudes et sources, Berne et Stuttgart, Paul Haupt, 1996.
10 A. Kamis-Müller, Antisemitismus in der Schweiz 1900-1030, Ed. Chronos, 1990, p. 58 in Boël Sambuc, Les enjeux de l'antisémitisme, Le Courrier, 21-22.6.1977
11 Boël Sambuc, op. cit.
12 G.-A. Chevallaz, Histoire générale de 1919 à nos jours, Editions Payot Lausanne, 1994, pp. 250-55.
13 La Liberté, Aujourd'hui la politique de sécurité de la Suisse a changé, les mentalités aussi, 13.8.1997, p. 10.
14 Hans Ulrich Jost, Bank Secrecy was Bern's Wartime 'Weapon', International Herald Tribune, 1.8.1997.
15 In Cash, Führerbefehl: Lasst die Schweiz in Ruhe!, 8.8.1997, p. 40.
16 ibid
17 Michel Fior, La Banque nationale suisse et l'or allemand, Mémoire de licence, Université de Neuchâtel, 1966, in Jean Ziegler, op. cit. pp. 77-78.
18 Tom Bower, Blood Money, The Swiss, the Nazis and the looted Billions, MacMillan, 1997, p. 33. (L'Or Nazi, Plon, 1997).
19 Beat Balzli, Les Administrateurs du Reich, la Suisse et la disparition des biens des victimes du nazisme, Metropolis 1997, pp. 193-229
20 Cristoph Graf, Die politisch Haltung des Schweiz, 1938-1989, conférence au symposium international Der Weg in den zweiten Weltkrieg, Université de Berne, 25 juin 1988, in Ziegler, op. cit., p. 258.
21 Christoph Graf, "Die Schweiz und die Flüchtinge, 1933-1945, Revue des Archives fédérales, Etudes et sources, Berne et Stuttgart, Paul Haupt, 1996.
22 Flavio Cotti, in Le Monde, La Suisse n'a pas peur d'affronter son passé, 16.8.1997, p. 11.
23 Tom Bower, op. cit. p. 132.
24 Beat Balzli, op. cit, pp. 71-99.
25 Erwin Bucher, Zwischen Bundesrat und General, p. 441, in Bernard Griener, Le général Guisan et la vérité historique, Retournement de tunique ? Tribune de Genève, 12.8.97, p. 2.


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